Séjours de rupture pour mineurs multirécidivistes : Retour d’expérience, constats et recommandations

En avril 2021, Raid Aventure Organisation a lancé ses premiers « séjour de rupture » à destination de jeunes placés sous mains de justice.

Nous avons depuis toujours accueilli des jeunes confiés à la protection judiciaire, mais il nous semblait nécessaire d’apporter une réponse plus adaptée à ce public violents, voire ultra-violents, dont certains présentent une suspicion voir des signes de radicalisation idéologique ou religieuse.

Comment ne pas réagir, face à ces embrasements de violence au sein de notre jeunesse, à l’image de cet enfant de 14 ans qui a poignardé à mort une autre enfant de 17 ans à Évry pour un conflit ridicule sur les réseaux sociaux ?

Nos séjours de rupture sont composés de trois sessions de 5 jours, dans le cadre de la prise en charge de ces jeunes en centre d’éducation renforcée (CER), d’une durée de quinze semaines.

Les deux premiers se déroulent sur les bases de l’association à Dreux, dans l’Eure-et-Loir, et à Belflou dans l’Aude, le troisième en haute montagne.

Leur but consiste à sortir de leur quotidien ces jeunes, rejetés de toutes parts, et de leur redonner des codes et les bases du vivre-ensemble. Distinction entre le bien et le mal, respect de l’adulte et de la vie en collectivité, estime et dépassement de soi, sens de l’effort et du mérite, autant de notions dont ces jeunes, abimés par l’existence et proies privilégiées des fanatiques et des trafiquants en tout genre, sont dépourvus.

Pourquoi un tel dispositif au milieu du panel existant ? Parce que notre association, forte de 30 ans d’expérience auprès des jeunes, a peu à peu dressé le constat que les réponses apportées par le système et les établissements de prévention actuels ne sont plus suffisants pour ces jeunes en grande détresse sociale.

La délinquance a évolué depuis la création des structures sous la responsabilité de l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance), que sont les CER et les CEF (Centres d’Éducation Fermés).

Les jeunes qui y sont placés sont de plus en plus violents et de plus en plus jeunes. Sans minimiser le travail des éducateurs dans ces structures, pour certains jeunes, la réponse préventive et éducative ne semble plus adaptée. En effet, alors que ces structures disposent du personnel et des financements nécessaires, les textes qui encadrent cette prise en charge ne sont plus en adéquation avec les réalités du terrain et les éducateurs, en dépit de leur engagement, en sont progressivement réduits à « faire de la garderie » auprès de jeunes surprotégés par le système, qui profitent de ce « confort » à nos dépens, et en définitive aux leurs.

Pour ces jeunes-là, les « termes du contrat » doivent être redéfinis, avec fermeté ainsi qu’un volet répressif indispensable – pourquoi pas un référent policier au sein de ces centres, par exemple ? –, et la prise en charge doit être en rupture totale avec leur mode de vie habituel et leur représentation de l’autorité, complètement dégradée.

Ces jeunes sont souvent ceux qui se retrouvent « baladés » d’une structure à une autre, d’une audience à une autre. Certains ont déjà des « palmarès » de délits épais comme des dictionnaires. À force de fréquentation, ils finissent par connaître tous les rouages de l’aide sociale et de la justice, ainsi que leurs failles – relayées bien souvent par leurs propres avocats !

Ils savent ce qu’ils doivent dire ou ne pas dire, comment se comporter face à un juge et quels sont leurs droits, notamment celui de quitter à tout moment la structure qui les accueille, sans se soucier du risque d’aller en prison derrière puisque, bien souvent, personne n’est là pour les rattraper. Or laisser ces jeunes devenir ainsi des juristes chevronnés, sûrs de pouvoir poursuivre leurs « magouilles » à leur guise, n’est un service à rendre ni à eux ni à notre société.

L’escalade de violences à laquelle nous assistons vient en partie de l’abandon de ces jeunes, de la série de rejets dont ils sont les victimes et qui conditionne leur comportement. À leur manière, livrés à eux-mêmes, ils ont développé une « méthode de survie ». Le problème, c’est que cette méthode est individualiste à l’extrême et qu’elle se retourne contre notre société qui n’a pas voulu ou n’a pas su l’infléchir avant qu’elle ne lui saute à la figure.

La composante psychiatrique auprès de ce public est indéniable : les fondations de leur « maison » sont tellement instables que ces jeunes sont de vraies « bombes à retardement ». C’est pourquoi il importe d’autant plus d’avoir le courage et la patience de s’occuper d’eux, de temporiser leurs instincts violents et de leur redonner l’envie de « refaire partie de l’équipe ».

Le rejet possède une énergie puissante, et ils en ont subi plus que leur part. Toutefois, le désir de ces jeunes de faire partie d’un groupe, d’être accepté et valorisé, est plus puissant encore car tout être humain a un besoin viscéral de s’entendre dire et prouver qu’il existe, qu’il vaut quelque chose. Malgré leurs airs de caïds, ces jeunes n’ont pas un mental à toute épreuve : nous pouvons en faire une énergie de retour sur le droit chemin, et leur apprendre à utiliser leurs blessures pour grandir et devenir des adultes accomplis.

Lors de ce premier séjour, un jeune a refusé de faire une activité. Les encadrants, dont je faisais partie, lui ont dit « d’accord, alors tu restes dans ton coin pour le reste du séjour ». Ce faisant, ils ont reproduit la mécanique du rejet. Mais un quart d’heure plus tard, ce jeune a rejoint le groupe et s’est prêté de bon cœur aux autres activités. Nous devons jouer sur ce désir impérieux de la « main tendue », de la reconnaissance, afin de faire passer notre message éducatif. Oui, ces jeunes ont besoin d’écoute, d’empathie, de bienveillance, mais ils ont aussi besoin qu’on leur redonne une échelle de valeurs, ce que seule une discipline stricte, d’inspiration militaire ou policière, est à même de leur offrir.

Pour évaluer le bien et le mal, en tant que parents, nous récompensons les mérites et punissons les torts. C’est exactement le même principe que nous appliquons lors de ces séjours, mais avec plus de fermeté et d’intransigeance encore, car ces jeunes sont habitués à repérer les failles. Quand ils avaient fait quelque chose de répréhensible dans la journée, les jeunes que nous avons accueillis ont ainsi éprouvé les nuits sous toile de tente, en contact direct avec la nature, y compris par météo capricieuse, pendant que ceux qui s’étaient bien comporté dormaient au chaud dans un logement « en dur ».

Cela peut sembler extrême, comme procédé, mais pour ces jeunes qui ont leur « intérêt bien compris » chevillé au corps et considèrent la prise en charge sociale comme un dû, c’est le seul moyen d’effectuer un premier pas vers la restauration d’une autorité et d’un respect de l’adulte. Songez que, parmi ces jeunes, nous avons eu affaire à un adolescent capable de me menacer de mort avec une fourchette à rôti, tout ça pour de malheureuses frites que nous devions partager !

Toute réponse face à la délinquance doit être proportionnée à la nature de celle-ci et au public qu’elle concerne. Il nous a semblé, à Raid Aventure Organisation, qu’il manquait un étage, avant la prison, à la pyramide de réponses déjà proposée.

Alors que notre travail s’adresse à tous les jeunes français, comment pouvions-nous laisser de côté cette catégorie de jeunes, justement bien trop catégorisée, ces « enfants perdus » que le logiciel de notre société ne sait plus gérer ?

 

Bruno Pomart,
Ancien policier instructeur au Raid
Président et fondateur de l’association Raid Aventure Organisation

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