Maire d’une commune rurale : le plus beau des mandats, mais aussi le pire des sacerdoces

Alors que vient de s’achever le Congrès des Maires de France, dernier grand rendez-vous avant les élections municipales, l’occasion m’est apparue trop belle de m’exprimer sur mon rôle de maire de la petite commune de Belflou dans l’Aude, village où je réside depuis huit ans, et sur le rôle de maire en général dans notre société actuelle.

Le maire est le dernier élu en qui les Français ont confiance : la majorité d’entre eux, y compris s’ils ne sont pas du même bord politique que leur élu, lui reconnaît une autorité politique ainsi qu’une action concrète en faveur de sa commune. Pourtant, il devient de plus en plus dur de conserver la motivation, l’envie et l’énergie pour rester maire, plus encore pour se présenter à sa propre succession.

En effet, depuis plusieurs années maintenant et particulièrement au cours de la mandature 2014-2020, le pouvoir des maires n’a cessé d’être raboté par les bouleversements institutionnels successifs. Le dernier « élagage » en date remonte à 2015 et à la loi NOTRE qui régit les nouvelles intercommunalités et a transféré une partie des prérogatives du maire à l’échelon supérieur qui échappe à son contrôle. Ne parlons même pas des conseils intercommunaux à 45 personnes, voire plus, puisque regroupant l’ensemble des conseils municipaux, qui ont été à l’origine de bon nombres d’absurdités.

Être maire, aujourd’hui, c’est s’entendre demander tous les jours de régler l’ensemble des problèmes rencontrés par les citoyens en se voyant accorder des moyens toujours plus restreints, aussi bien politiquement que financièrement. Comment s’étonner que certains craquent, démissionnent, finissent en burn-out ?

Pour moi, qui me suis lancé dans l’aventure politique de mon village depuis cinq ans, être maire demande plus de courage, d’engagement, voire de dévotion que je n’ai eu à en fournir durant toute ma carrière au Raid, et au cours de mes nombreuses années d’expérience en tant qu’acteur associatif – or avec Raid Aventure Organisation, nous travaillons auprès des jeunes des quartiers dits sensibles, qui ne constituent pas le public le plus facile à gérer, c’est dire ! Quant à parvenir à motiver une équipe de 11 personnes, au sein d’un village de 120 âmes, pour constituer une liste et la maintenir à la tête de notre communauté en gérant les découragements passagers et les embûches administratives, cela relève quasiment du sacerdoce.

Pourtant, je n’y renoncerais pour rien au monde. Même avec très peu – tellement peu qu’il m’a toujours semblé normal de reverser l’intégralité de mon indemnité de maire au profit de l’investissement communal, je suis persuadé qu’on peut faire de grandes choses. Je veux en donner la preuve avec le projet que nous avons lancé avec mon équipe et le soutien de la Communauté de Communes du Laugarais audois, afin de dynamiser en particulier la Piège et le lac de la Ganguise, secteur où l’agriculture est en souffrance, qui a couvert une large part de mon mandat actuel et se prolongera sur le suivant, si les électeurs me renouvellent leur vote.

Ce projet vise à créer une base nature à La Bourdette, un lieu-dit situé près des berges du lac, en partenariat avec les collectivités locales et le département, où seront proposées des activités de plein air, telles que la randonnée, l’initiation à la pêche ou à la chasse, différents sports nature et aventure – site d’entraînement, trails et triathlons – des ateliers de sensibilisation à la préservation de la faune et de la flore locales, etc.

Ses répercussions seront aussi bien touristiques qu’économiques et écologiques, avec la possibilité de créer des emplois, de permettre un éco-tourisme encadré, afin de ne pas nuire à ce site protégé, et de rendre leur vitalité à nos villages.

Un premier aperçu du potentiel d’un tel projet a été donné avec l’organisation du Swimrun Aude Occitan, une compétition mêlant course et natation venue de Norvège, organisée par mon association Sud Nature Aventure, qui a réuni 320 participants, venus de toute l’Europe, lors de sa deuxième édition cette année. Toutes les preuves qu’un tel projet tient la route ont été données, toutes les raisons d’y adhérer également.

Malgré cela, depuis sa présentation, j’entends des voix qui s’élèvent contre lui, des procédures sont lancées pour le freiner, voire le stopper net, quand ce ne sont pas les services de l’État, sous la pression des lobbies écologiques, qui mettent leur grain de sel en raison de telle ou telle réglementation dont l’application se révèle absurde, voire opposée à son but de protection premier !

Et je me demande simplement pourquoi ? Pourquoi est-ce si compliqué de faire évoluer une situation, alors même qu’elle est déclarée insatisfaisante par mes administrés eux-mêmes ? Quelle peur du changement, quelle force d’inertie est donc à l’œuvre pour que, même en mettant toute sa bonne volonté, son énergie et son envie de servir son territoire, un maire se retrouve systématiquement en butte à la confrontation et/ou à l’immobilisme ? N’est-ce pas là le plus grand paradoxe que de « devoir régler tous les problèmes » tout en ne pouvant rien faire qui puisse mécontenter qui que ce soit ou être retoqué par une instance supérieure ?

J’ai la chance d’être un homme de convictions, qui ne se laisse pas arrêter par la difficulté ou le qu’en-dira-t-on. Mais à l’heure où l’État délaisse de plus en plus ses territoires ruraux au profit des métropoles, si un maire cède face à la pression, qui s’engagera pour eux ? Qui aura l’autorité et le pouvoir nécessaire pour lancer des projets de cette ampleur, tout en conservant à cœur, d’abord et avant tout, l’intérêt de ses concitoyens ?

Les maires ont donc besoin, plus que jamais, que leur fonction soit considérée à sa juste mesure, que leurs pouvoirs soient revalorisés à l’aune de la confiance que leur accordent les Français, ceci afin de ne pas devenir leur nouvelle source de déception, ce qui constituerait un risque supplémentaire pour notre démocratie et annoncerait la mort certaine de nos territoires ruraux

Bruno Pomart
Ex-policier du Raid, Police Nationale
Maire sans étiquette de la commune de Belflou dans l’Aude,
Auteur du livre “Flic d’élite dans les cités” paru en mars 2009 aux éditions Anne Carrière
Président et fondateur de l’association Raid Aventure Organisation – www.raid-aventure.org

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